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DJ Arafat : le génie que la Côte d’Ivoire n’a compris qu’à sa mort

Il existe des histoires que l’on raconte comme des contes, parce que la réalité y dépasse déjà la fiction. Celle d’Ange Didier Houon, dit DJ Arafat, en fait partie : un enfant né dans le son, devenu roi avant l’heure, adoré par des millions et détesté par tout autant.

Mort à 33 ans, il n’a pas eu le temps de se réconcilier tout à fait avec le monde qu’il avait bousculé. Si le site Abidjanshow le résumait en une formule restée célèbre : « le plus aimé des artistes détestés », Jeune Afrique, de son côté, parlera d’« un homme trop vrai pour le monde du showbiz ».

C’est cette contradiction, plus que les trophées ou les tubes, qui fait de son histoire un matériau presque romanesque, et qui explique pourquoi la Côte d’Ivoire, sept ans après sa mort, continue de le pleurer et de le disputer à la fois.

Un enfant du son, trop pressé pour grandir sagement

Tout commence à Yopougon, le 26 janvier 1986. Ange Didier Houon naît dans une famille où la musique n’est pas un rêve mais un métier. Sa mère, Tina Glamour, est une chanteuse ivoirienne connue pour son style provocateur et son père, Pierre Houon, est technicien du son.

L’enfant grandit donc entre la scène et la console, dans cette proximité avec le spectacle qui rend certains destins presque inévitables.

Adolescent, il traîne dans les maquis de Treichville, creuset du Coupé-Décalé, ce mouvement né au début des années 2000 en pleine crise politico-militaire ivoirienne.

C’est ce style musical, à la croisée des percussions rapides, des basses profondes et du phrasé hip-hop, qu’il finira par adopter.

En 2003, le titre « Jonathan », hommage à un DJ qui l’a marqué, lui offre sa première reconnaissance. Le nom de scène qu’il porte alors, Arafat, lui vient d’amis d’enfance libanais qui, frappés par son franc-parler, le comparaient au dirigeant palestinien Yasser Arafat.

Un détour par la France, entre 2005 et son expulsion pour séjour irrégulier, aurait pu casser l’élan. Il ne fait que le retarder.

De retour à Abidjan, le jeune homme repart de plus belle et enchaîne les identités scéniques comme autant de mues : Sao Tao le Dictateur, Yorobo 5500 Volts, Commandant Zabra, Apache 8500 Volts, Beerus Sama, jusqu’au dernier en date, Daïshikan.

Une quinzaine de surnoms en tout, révélateurs d’un besoin permanent de se réinventer, de se hisser au rang de mythe vivant plutôt que de simple chanteur.

La Chine populaire : l’empire invisible d’un roi sans couronne

C’est à coup sûr là que réside le trait le plus singulier de sa trajectoire : ses fans forment un peuple.

On les appelle les « Chinois » ou la « Chine populaire ». L’origine du surnom est assumée par l’artiste lui-même, qui se présentait comme « le président » ou « le roi de la Chine », en référence directe au nombre spectaculaire de ses abonnés sur les réseaux sociaux, comparé à la population de la République populaire de Chine.

Le surnom est resté après sa mort : lors du premier anniversaire de sa disparition, en août 2020, des milliers de « Chinois » se sont rassemblés sur le lieu de son accident, certains scandant que leur idole n’était pas vraiment partie.

Ce surnom a même dépassé le cadre du folklore. Fin 2020, Tina Glamour annonçait sur les réseaux sociaux que le fan-club « la Chine populaire » venait d’être officiellement reconnu en France, publié au journal officiel comme association légale.

Rarement un mouvement musical ivoirien aura ainsi donné naissance à une communauté aussi structurée, quasi institutionnelle et à une identité collective revendiquée bien au-delà des frontières de la Côte d’Ivoire.

Les guerres du Coupé-Décalé : quand la rivalité devient un genre en soi

Aucun récit sur DJ Arafat ne peut faire l’impasse sur ses guerres, tant elles ont façonné le Coupé-Décalé autant que ses tubes. La plus célèbre, et la plus longue, l’oppose à son ancien complice Debordo Leekunfa.

Les deux hommes, unis au début de leurs carrières par des succès communs comme « Sessegnon » ou « Kpangor », se déchirent à partir de 2011. La presse ivoirienne comparera leur rivalité à celle de Notorious B.I.G. et Tupac Shakur aux États-Unis.

Les piques se répondent d’abord sur disque, dans des morceaux comme « Rage 202 », avant de déborder largement du cadre musical.

En 2016, le site Afrique sur 7 rapporte que Debordo Leekunfa, filmé arme au poing, promet publiquement de s’en prendre à Arafat, affirmant ne plus être jaloux de lui mais le haïr ouvertement.

L’épisode illustre jusqu’où le clash, mode de communication favori du mouvement, pouvait déraper vers la menace réelle.

Cette guerre de près de six ans ne s’éteindra que tardivement : c’est finalement à Paris, en marge de tournées européennes respectives, que les deux artistes annoncent leur réconciliation. Le calumet de la paix fut fumé sous l’impulsion d’une médiation menée par l’artiste Christy B et après une mise en garde publique du chanteur Alpha Blondy.


« On a décidé, Tanguy et moi, d’enterrer la hache de guerre », déclarera alors Arafat, mettant fin, en apparence, à l’un des feuilletons les plus suivis du show-business ivoirien.

Une paix fragile, puisque Debordo Leekunfa reprendra certaines attaques après la mort de son rival, provoquant l’incompréhension d’une partie des « Chinois ». Ces derniers l’accuseront de vouloir récupérer la fanbase de leur idole disparue.

D’autres fronts s’ouvrent régulièrement : en 2018, à l’occasion des Coupé-Décalé Awards, Arafat s’en prend publiquement à son ancien proche Molare. Il l’accusera d’ingratitude après lui avoir, selon ses propres mots, tout permis financièrement.

Le ton, cru et sans filtre, typique de ces échanges, s’emporte sur des règlements de comptes personnels et une mise en scène assumée pour « faire bouger le game », comme il aimait le dire.

C’est d’ailleurs l’explication que donnera après coup son proche DJ Mix Premier au magazine Jeune Afrique. Selon lui, la plupart des clashs relevaient moins d’une haine réelle que d’une stratégie assumée pour maintenir l’élan et l’énergie compétitive du mouvement Coupé-Décalé.

L’homme derrière le mythe : excès, colères et zones d’ombre

Réduire DJ Arafat à un roi adulé serait un mensonge par omission. Le site Abidjanshow le résumait dès 2018 par un titre resté célèbre : « le plus aimé des artistes détestés ».

Irrévérencieux, grossier, arrogant, belliqueux : les qualificatifs qui lui sont attribués dans la presse ivoirienne ne manquent pas. De même, les critiques à son encontre fusent sur ses « dérives comportementales », entre violence verbale, insultes publiques et clashs jugés inutiles par une partie de l’opinion.

Son entourage lui-même reconnaît un tempérament à fleur de peau.

« Il était respectueux à partir du moment où on le respectait », confiera DJ Mix Premier à Jeune Afrique. 

« Mais si une personne se montrait condescendante, même une personne plus âgée, il pétait un câble. » insista-t-il.

Le directeur général d’Universal Music Africa, d’alors, Moussa Soumbounou, le décrivait comme un homme loyal et affectueux. Il rappelle aussi que le natif de Yopougon, était également capable d’une possessivité extrême, incapable de supporter que ses proches collaborateurs prennent leur indépendance artistique.

Cette même maison de disques sera d’ailleurs après la mort de l’artiste, au cœur d’une polémique posthume.

En novembre 2020, les mères de ses enfants dénoncent publiquement, dans un communiqué relayé par Koaci, la gestion par Universal Music Africa des droits patrimoniaux revenant à leurs enfants mineurs, héritiers légaux de l’artiste.

Sa mort elle-même a ouvert une ère de rumeurs et de récupérations en tout genre, que la presse people ivoirienne a dû démêler au fil des semaines. Il s’agit notamment des fausses vidéos d’accident, des accusations infondées contre sa mère Tina Glamour, jugée trop souriante pour une endeuillée.

On peut également parler du don présumé et jamais confirmé du footballeur Samuel Eto’o pour financer les obsèques, ou encore la théorie selon laquelle l’artiste aurait simulé sa mort pour un coup marketing.

Plus troublant encore, une prophétesse autoproclamée relaiera des accusations de pacte occulte pour expliquer sa réussite.

Ces affirmations sans le moindre fondement vérifiable, jamais corroborées par une source fiable témoignent de la fascination presque irrationnelle que continuait d’exercer le personnage, même dans la mort.

Ce sont précisément ces zones d’ombre, jamais vraiment éclaircies, qui ont nourri l’image d’un homme insaisissable, à la fois trop réel pour le show-business et trop grand pour la simple rubrique culture.

Le 12 août 2019 : la mort d’un roi, la naissance d’une légende

Dans la nuit du 11 au 12 août 2019, DJ Arafat percute une voiture en circulant à moto dans les rues d’Abidjan. Grièvement blessé, il est transporté d’urgence à l’hôpital de Cocody, où il succombe à ses blessures le lendemain matin.

La radiotélévision publique RTI annonce son décès dès 8 heures. En quelques heures, près d’un millier de fans se massent devant l’hôpital, scandant que leur idole ne pouvait pas mourir.

Les obsèques, organisées fin août au stade Félix Houphouët-Boigny, rassemblent la crème du show-business ouest-africain.

Davido, Sidiki Diabaté, Fally Ipupa ou Serge Beynaud chantent en hommage à celui que le ministre ivoirien de la Culture, Maurice Bandaman, décore à titre posthume de l’ordre national du mérite culturel.

Mais la ferveur tourne au chaos lors de l’inhumation au cimetière de Williamsville : des affrontements éclatent entre la police et des admirateurs.

Ces derniers, déterminés à voir une dernière fois le corps de l’artiste avant la fermeture du cercueil, contraignent les forces de l’ordre à utiliser des gaz lacrymogènes et à procéder à une douzaine d’arrestations.

Aucune autre disparition artistique n’aura, en Côte d’Ivoire, provoqué un tel débordement d’émotion collective.

Le génie incompris

Onze albums, une influence culturelle majeure sur toute une génération, un peuple de « Chinois » toujours fidèle, mais aussi des guerres jamais tout à fait éteintes et une image publique restée profondément clivée.

C’est cette somme de contradictions qui rend le destin d’Ange Didier Houon si singulier. Adulé à l’excès par les uns, moqué et redouté par les autres, il n’aura peut-être obtenu la pleine mesure de la reconnaissance qu’après sa mort, quand ses détracteurs eux-mêmes ont dû admettre l’ampleur du vide laissé.

Comme beaucoup de génies trop pressés pour attendre que le monde les comprenne, DJ Arafat aura vécu comme il chantait : à 12 500 volts, sans jamais baisser la tension, jusqu’à ce que la route, un soir d’août, décide de l’arrêter avant que lui-même n’y consente.

DJ Arafat : le génie que la Côte d’Ivoire n’a compris qu’à sa mort

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