Quarante ans de scène, un cancer qui ne pardonne pas, et une voix qui a refusé de s’effacer jusqu’au dernier concert. Voici l’histoire de Gnonnas Pedro, l’enfant de Lokossa devenu, aux côtés d’Africando, l’une des grandes figures de la salsa africaine. Du quartier Jonquet de Cotonou aux scènes de New York, retour sur un parcours qui a fait danser tout un continent.
Le Dadjè qui savait tout dire, dans toutes les langues
Il y a des voix qui refusent de se taire. Elles logent dans les vinyles rayés, dans les mémoires de quartier, dans les danses d’un continent qui remue encore les hanches sur leurs mesures.
Celle de Gnonnas Pedro compte parmi elles. Né le 10 janvier 1943 à Cotonou, il grandit à Lokossa, dans le Mono au Bénin. Cet homme a passé quarante ans à faire voyager sa gorge du fon à l’espagnol, du mina au français, sans jamais perdre la chaleur qui a fait de lui une figure marquante de la musique ouest-africaine.

Son titre le plus repris, « Feso Jaiye », est devenu dans les années 1970 le chant de ralliement des Jeux panafricains. Cette mélodie de retrouvailles et de fierté continentale dit, à elle seule, ce que cet artiste a cherché toute sa vie, réunir les peuples autour d’un même tambour.
Dans ces chansons, il évoque le cycle des saisons et des générations, cette idée qu’un rythme chasse l’autre sans jamais l’effacer.
C’est un message qui pourrait résumer sa propre trajectoire : celle d’un musicien qui n’a cessé de se réinventer, du highlife ghanéen à la salsa cubaine, sans jamais renier le sol de Lokossa qui l’a vu naître.
Quand il meurt le 12 août 2004 à l’hôpital Hubert-Koutoukou-Maga de Cotonou, terrassé par un cancer, ce n’est pas seulement un chanteur qui s’éteint. C’est une mémoire vivante de la musique béninoise qui referme un chapitre, sans jamais fermer le livre.
Lokossa, une enfance bercée par les chœurs
Gnonnas Pedro naît sous le nom de Gnonnan Sossou Pierre Kouassivi. Sa famille n’est pas étrangère à la musique : son père dirige une chorale, et deux de ses frères deviennent eux-mêmes musiciens, l’un à la basse, l’autre au saxophone.
Grandir à Lokossa, dans le sud-ouest du Bénin, c’est grandir au contact de l’agbadja. Ce rythme traditionnel du peuple adja, le jeune Pierre l’absorbe avant même de savoir qu’il en fera, des décennies plus tard, sa signature.
C’est à Cotonou que sa vocation prend forme, dans le sillage d’un homme que l’on considère comme le doyen de la musique béninoise moderne : Théophile do Rego, dit El Rego. Il était harmoniciste et chef d’orchestre, propriétaire du « Play Boy », une discothèque du quartier Jonquet où se croisent les musiciens de la ville vitrine du Bénin.

C’est dans cette école informelle que Pedro apprend les rudiments d’un métier qu’il pratiquera jusqu’à son dernier souffle.
Le Jonquet de ces années-là est une pépinière où se façonnent les grands noms de la scène béninoise, de l’Orchestre Poly-Rythmo aux futurs héros de l’afro-cubain local. Pedro y trouve un public, un style, et surtout une conviction, celle que la musique africaine peut dialoguer avec le monde sans se dissoudre.
Pedro y Sus Panchos, les débuts d’un prodige
Dans le milieu des années 1960, à peine sorti de l’adolescence, Pedro lance sa première formation : Los Panchos, rebaptisée plus tard Pedro y Sus Panchos.
Le nom, résolument hispanisant, annonce déjà la couleur d’une carrière qui empruntera aux Caraïbes son vocabulaire rythmique. Le jeune chanteur y dévoile un sens rare de la scène : danseur, guitariste, parfois trompettiste, il tient à lui seul plusieurs rôles d’un même orchestre.

Sa réputation dépasse vite les frontières du Bénin. On le connaît à Lomé, à Dakar, jusqu’à Douala, Conakry et Bamako. Le Sénégalais Samba Seck, témoin de l’époque, racontera plus tard que les nuits du campus universitaire de Dakar résonnaient de ses chansons, au point qu’il fallait savoir imiter ses pas de danse pour espérer impressionner.
Cette notoriété continentale précoce dit quelque chose du personnage : Pedro n’a jamais été un musicien de studio, cantonné à son seul pays.
Dès ses débuts, il pense sa musique comme un langage capable de franchir les frontières linguistiques et nationales. Une ambition qui deviendra, bien plus tard, la matière même de son aventure avec Africando.
La Havane, ou la naissance de l’agbadja moderne
Un séjour à La Havane marque un tournant. Pedro y approfondit sa connaissance du répertoire latino-cubain et en revient avec une conviction.
Pour le natif de Lokossa, la salsa et les musiques d’Afrique de l’Ouest partagent une même origine, séparée par l’océan et l’histoire de l’esclavage. Il aimait dire que cette musique n’était, au fond, que la rumba congolaise et le highlife ghanéen déportés vers les Caraïbes puis renvoyés vers leur berceau.

De ce constat naît ce qu’on appellera plus tard l’African-salsa, un style où les cuivres cubains rencontrent les percussions du Mono. Pedro y mêle le français, l’espagnol, l’adja, le mina et le fon, dans des morceaux comme « Yri Yri Boum » ou « La Musica en Vérité », qui empliront durablement les nuits africaines. C’est une signature unique dans le paysage musical du continent.
C’est aussi à cette période qu’on lui attribue la modernisation de l’agbadja. Ce rythme traditionnel du Mono, il le revisite avec des arrangements de cuivres et une instrumentation électrique : la naissance de ce que l’on appellera plus tard l’agbadja moderne.
L’artiste a su tenir ensemble la tradition du Sud-Ouest béninois et les musiques venues d’ailleurs.
Gnonnas Pedro et son Dadjes Band, la gloire des indépendances
De retour au Bénin, Pedro fonde son propre orchestre, Gnonnas Pedro et son Dadjes Band. Il rejoindra, ensuite, pendant un temps, les rangs du légendaire Orchestre Poly-Rythmo de Cotonou, la formation phare de la scène béninoise des années 1970.

C’est l’époque de sa consécration nationale et continentale. En 1973, sa chanson « Feso Jaiye » devient l’hymne officieux des Jeux panafricains, diffusée sur les radios du continent.
Membre actif de l’Association des musiciens et chanteurs du Bénin, il enregistre au fil des décennies une discographie impressionnante. Gnonas Pedro a à son actif seize albums 33 tours, dix 45 tours et cinq disques compacts, un volume de travail rare pour un artiste de sa génération.
Sa musique circule des discothèques d’Abidjan aux radios de Brazzaville, portée par une réputation de bête de scène infatigable.
On le décrit comme un homme d’une humilité déroutante pour sa notoriété. Fervent croyant, il garde, même au sommet de sa carrière, la simplicité d’un enfant de Lokossa.
Cette période forge une identité artistique qui ne le quittera plus : celle d’un chanteur capable de passer, dans une même soirée, du répertoire traditionnel adja aux standards latino-cubains, sans jamais donner l’impression de trahir l’un pour l’autre.
Africando, la consécration internationale
En 1992, le producteur sénégalais Ibrahima Sylla et l’arrangeur malien Boncana Maïga, un flûtiste formé au conservatoire de La Havane, fondent Africando.
Le projet est ambitieux : réunir des voix ouest-africaines et des musiciens de salsa new-yorkais pour faire renaître, sur la scène internationale, les rythmes afro-cubains que la soul et le funk avaient relégués au second plan dans les années 1980.

Le groupe compte d’abord un trio sénégalais, Pape Seck, Médoune Diallo et Nicolas Menheim, aux côtés du chanteur Ronnie Barro. Après la disparition de Pape Seck en 1995, Africando s’ouvre à d’autres voix du continent.
C’est à cette occasion que Gnonnas Pedro rejoint la formation, sur l’album Gombo Salsa paru en 1996. Il y devient l’une des voix piliers, aux côtés de Sékou Bambino sur les albums suivants.
Pour Pedro, c’est l’aboutissement d’une intuition qu’il portait depuis ses débuts, celle d’une musique africaine capable de dialoguer d’égal à égal avec la scène latino mondiale.
Africando tourne alors à travers le monde : les salles de New York, de Paris et des capitales africaines l’accueillent tour à tour. Le groupe impose sa griffe dans les bacs des disquaires comme sur les ondes des radios antillaises et européennes.

Le Béninois de Lokossa, qui avait fait ses gammes dans les clubs du Jonquet, se retrouve ainsi sur les scènes du Lincoln Center et des grandes tournées internationales. La boucle, en quelque sorte, se referme.
La dernière scène, à Aulnay-sous-Bois
En novembre 2003, Pedro commence à ressentir les premiers symptômes d’un cancer de la prostate qui ne le quittera plus. Son correspondant permanent à Paris, Pascal Zounon, se souvient l’avoir accompagné faire les premiers examens.
Trois opérations lourdes suivent : la première en mai 2004, réputée réussie, la deuxième le 22 juin, un jour à peine après une dernière prestation publique, la troisième le 6 août, quelques jours seulement avant sa mort.
C’est le 21 juin 2004, à l’occasion de la Fête de la musique, que Gnonnas Pedro monte sur scène pour la toute dernière fois, à Aulnay-sous-Bois, en région parisienne, avec Africando.

Un jeune spectateur togolais présent ce soir-là racontera qu’à aucun moment le public n’a pu deviner la gravité de son état. Le chanteur enchaîne les titres et les pas de danse sous les applaudissements, comme si la maladie n’avait aucune prise sur lui. C’est son dernier concert.
Ses proches évoquent sa dernière volonté, exprimée avec clarté : rentrer mourir sur la terre de ses ancêtres.
Il s’éteint le jeudi 12 août 2004, à sept heures du matin, au Centre national hospitalier et universitaire Hubert-Koutoukou-Maga de Cotonou, entouré de sa femme et de sa famille. Il laisse sept enfants et une carrière de plus de quatre décennies. Il sera inhumé le 4 septembre suivant à Lokossa, la ville qui l’a vu grandir.
Un héritage qui continue de danser
Plus de vingt ans après sa disparition, le nom de Gnonnas Pedro reste attaché à deux histoires : celle d’un pionnier de la salsa ouest-africaine, et celle d’un gardien de la tradition agbadja du Mono.
En 2019, le label allemand Analog Africa republie une sélection de ses enregistrements des années 1974 à 1983 sous le titre Roi de l’Agbadja Moderne. Le public occidental y découvre, souvent pour la première fois, l’ampleur d’un répertoire resté longtemps confiné aux collections de vinyles rares.
Dans le même mouvement, des labels comme Soundway et Strut remettent en lumière la scène de Cotonou des années 1970, dont Pedro fut l’une des figures marquantes aux côtés de l’Orchestre Poly-Rythmo et d’El Rego.
Son passage dans Africando continue lui aussi de vivre : le groupe, toujours actif après la mort de son fondateur Ibrahima Sylla en 2013, a porté la voix ouest-africaine sur les scènes de la salsa mondiale pendant plus de vingt ans. Pedro en reste, pour beaucoup, la voix béninoise.

À Cotonou comme à Lokossa, son nom est aujourd’hui invoqué comme celui d’un artiste qui a su faire dialoguer les rythmes du Sud-Ouest béninois avec ceux de La Havane, sans jamais choisir un camp.
Dans les hommages qui lui sont rendus, un mot revient sans cesse : celui de Dadjè, ce surnom qui désignait à la fois son groupe et son personnage, le sage généreux, toujours prêt à faire danser, même face à la maladie.
C’est peut-être là son véritable héritage : avoir prouvé qu’une musique enracinée dans un petit coin du Mono pouvait, sans se renier, conquérir le monde entier.






